Foreign affairs

Crumble in the Jungle

Ca y est, c’est officiel, le remake du combat mythique de 1974 vient de s’achever. Une victoire par KO prononcée par le juge arbitre, rescapé de la purge post-JO c’est dire son impartiale intégrité : Juan Manuel Santos reçoit le prix Nobel de la Paix 2016 pour son engagement dans le processus de paix avec les FARC, conjointement avec … ah tiens non, désolé. Je reprends : […] reçoit le Nobel tout seul parce que c’est un gentil, et le méchant guérillero sans qui l’accord n’aurait pourtant pas pu exister, il va continuer gentiment à faire des gaufres dans sa jungle, ça lui fera les pieds.

Mmh ? Oui au fond ? Qui c’est les farques ? C’est quoi le rapport avec la choucroute le crumble ? On voit que vous n’êtes pas communistes, vous. Remarquez, en France, il doit bien en rester un ou deux qui prennent la poussière au fond d’un ehpad de Seine St-Denis, mais pas bien plus… Ca expliquerait pourquoi on n’a découvert l’existence de la guerilla communiste des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie qu’en 2002 lorsqu’ils ont enlevé Ingrid Betancourt, soit un demi-siècle après leur émergence. Ils n’avaient qu’à avoir un leader charismatique, aussi : un petit gros surnommé Timochenko ça claque moins que le cigare de Tonton Fidel ou la virilité musquée de Che Guevara. Et « El Timoch », reconnaissons-le, ça part mal auprès du marché français…

Cet incident nous apprend tout de même deux points essentiels à propos des FARC. En premier lieu, « forces » oblige, ça s’utilise au féminin. Ajoutons cette bonne Ingrid à l’équation et on a bien assez de parité pour ne pas avoir à faire semblant et participer au concert d’hypocrisie ambiante. C’est déjà ça de gagné. Encore plus amusant : quitte à enlever et séquestrer quelqu’un, autant ne pas se tirer une balle dans le pied en visant Segolena Magdalena Conchita « Ingrid » Royal-Betancourt. Les extraordinaires aventures de la candidate écolo colombiano-française aux présidentielles en Colombie de 2002 démontrent avec un naturel confondant que les politiciens locaux sont au moins aussi ridicules que les nôtres, preuve à l’appui il y a encore quelques jours. Florilège et comparaison de nos grandes dames :

  • Ségolène : « Je fais n’importe quoi et avec un grand sourire idiot dès qu’on est à moins d’un an des élections de 18km d’un journaliste. »
    Ingrid : Aller faire campagne auprès des milices marxistes qui tuent des civils depuis un demi-siècle et totalisent plus de 2000 enlèvements pour la seule année 2001, le tout dans leur territoire et juste après l’échec de négociations officielles et le lancement d’une opération agressive par le gouvernement ? J’achète !
    NdH : Much bravitude. Many logics. Wow, comme disaient les jeunes en 2007.
  • « Je passe avant tout le monde, en même temps c’est normal je suis connue et importante. »
    La quoi ? La… « pudeur » ? C’est de l’arabe ? C’est comme vos histoires de « scrupules », là, arrêtez avec les langues étrangères…
    En même temps, l’une comme l’autre ont manifestement fait français LV3 et séché tous les cours, vues les lacunes qu’elles se trainent dans certains champs lexicaux.
  • « A chaque fois que je fais des conneries je prends l’exposition médiatique et je vous laisse la facture. »
    Il manquait une petite ligne, je vous l’ai rajoutée.
    Remarquons simplement que l’une comme l’autre n’a jamais rien gagné au niveau national (notre Ségo nationale régionale a pu jouer avec les comptes de la région Poitou-Charentes pendant deux mandats, mais a tout et tout le temps perdu au national ; Ingrid, elle, était créditée de 0,6% à la présidentielle de 2002 en Colombie avant son enlèvement, c’est plus que nos Verts à nous, merci pour elle) et n’a de fait aucune crédibilité démocratique par rapport au bruit et à l’attention qu’elle suscite. Ca fait donc très cher la parité…
  • « L’écologie c’est cool, on fait pousser plein de trucs et après on les fume. »
    Ah ouais pareil, ouais. Ce trip, putain, j’entends encore les couleurs. Et pis Nicolas, quel charisme !
    J’en veux aussi.

Ce petit exemple amusant démontre fort efficacement que les FARC ont un mauvais goût certain. C’est la seule raison pour laquelle je verrais le Comité Nobel, que l’on sait assez peu sensible au tuning et aux boites de nuit des bidonvilles de Bogota, balancer une contradiction pareille à la face du monde. Ca, ou la volonté de couper court à une nouvelle chanson engagée dégoulinante de niaiserie de Renaud maintenant qu’il est de retour… Parce que les faits sont tout de même là : on récompense un accord de paix entre deux protagonistes (FARC et gouvernement légitime) en mettant un vent monumental à l’un des deux.

Alors oui, je suis d’accord, parmi ces deux protagonistes, il y a un méchant. Oui, être méchant, c’est pas bien. Mal même. Toujours oui, l’accord met fin à un demi-siècle de communisme glorieux, où dans le plus pur style rococo flamboyant on a pratiqué la redistribution forcée des dégâts collatéraux. Je reconnais bien volontiers que ces idéalistes un peu rêveurs sont responsables de la plus grande tragédie humaine qu’a connue le pays depuis la colonialisation finale perdue de 1975. Le bon peuple colombien ne s’y trompe pas non plus lorsqu’il rejette la première version de l’accord de paix (apparemment ils n’aimaient pas trop l’idée de s’asseoir à sec sur le canon encore fumant du fusil qui a fait un bon 250 000 morts, et on peut les comprendre), on ne brade pas cinquante ans d’histoire meurtrière en transigeant au nom de la paix.

Par contre, il y a une belle différence entre ne pas signer pas un chèque en blanc à des meurtriers, et chier à la gueule de leur bonne volonté au nom de grandes et belles valeurs humaines. Pour promouvoir la paix, on verse dans l’intolérance la plus immature qui soit : dans le jargon on appelle ça faire une Cambadélis : « moi j’ai des valeurs, môssieur, je suis de gauche, je ne suis pas un gros connard intolérant et réducteur comme tous ceux qui ne pensent pas comme moi ». Je rappelle à tout hasard que faire disparaitre complètement tout ce qui n’a pas le sceau du Parti, ça fait de belles photos mais ça ne changera jamais l’histoire. Et cette histoire, fort étrangement pour un traité de paix bilaéral, elle s’écrit à deux. Avec une logique pareille, j’attends qu’on retire son Nobel 1993 à ce grand vilain pas beau De Klerk, on parle d’un mec qui a dirigé l’Apartheid, quand même…

Ce qui me pose un gros problème, plus largement, c’est cette tendance à traiter non plus seulement la politique nationale, facilement sujette aux visions partisanes, mais la diplomatie internationale dans son ensemble, à travers ce genre de filtre pastel, avec un supplément barpapapa parce que c’est rose et tout doux. C’est facile de se moquer de la diplomatie française qui le fait particulièrement bien, mais entre 1993 (Mandela et son méchant partenaire de négociations) et 2016 (Santos et l’autre clampin qui fait du crumble dans sa forêt, de toutes façons on s’en fout c’est un méchant pas besoin d’en parler), en un quart de siècle donc, le Nobel a complètement idéologisé son prix. Occidentale, l’idéologie, je rappelle qu’on est les gentils. Demandez un peu aux libyens ce qu’ils pensent des bons sentiments occidentaux. Essayez de trouver autre chose que la subjectivité la plus sommaire à propos de la campagne américaine ou de la position russe en Syrie. Et le Yémen, par contre, ça mérite qu’on l’évoque mais en passant seulement. C’est parce que y’a que des alliés stratégiques qui ne parlent même pas russe qui y commettent des crimes de guerre, pas besoin de trop en parler.

Et surtout, comment voulez-vous continuer à vous moquer du Prix Confucius, messieurs, quand c’est vous qui commencez à lui faire de la concurrence sur son terrain… ?

L’actualité est douillette, confortable, et prétraitée de manière parfaitement superficielle, c’est bien pratique : presque plus besoin de réfléchir pour du bon cynisme bien réducteur.

 

P.S : Oh, et en cherchant un peu de documentation pour cet article (les petits liens bleu amusants qui allègent la gravité du discours), je suis tombé sur une perle, impossible de ne pas vous la montrer. Allez voir, c’est tordant.

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